Le Rêve : analyse d’oeuvre

 

Le Rêve, Pablo Picasso, 1932.

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Admirez cette toile, et construisez en votre propre interprétation avant de découvrir la notre.

 

                Pablo Picasso a peint Le Rêve au cours de l’après-midi du 24 janvier 1932. Il s’agit d’une huile sur toile de 130 x 97 centimètres qui représente sa conquête du moment, Marie-Thérèse Walter. Il la rencontra en 1927 à Paris. Leur relation resta secrète car Picasso était toujours officiellement marié à Olga. Ce n’est que lorsque Marie-Thérèse donna naissance à une fille, Maya, que la romance fut révélée au grand jour. Le peintre était fasciné par sa jeunesse et sa vitalité. Sur ce tableau, endormie sur un fauteuil, elle semble rêver paisiblement et sans complexe, s’abandonnant aux plaisirs oniriques, sans règles. Saturée de couleurs, cette œuvre est tout en lignes courbes et les traits sont simples. Nous allons découvrir ensemble tout l’érotisme dont elle est emprunte. En effet, ce tableau a deux centres : la tête et le sexe. L’onirisme comme l’érotisme y occupent une place prépondérante. Le thème de la dualité évoque l’union du monde psychique et de la réalité extérieure « en une sorte de réalité absolue, de surréalité » (André Breton).

 

                Les lignes de ce tableau font converger notre regard vers deux points distincts de part et d’autre du tableau : la tête et le sexe féminin. En effet, la ligne verticale qui part de la tapisserie et se prolonge le long de l’ombre de la robe, elle-même tombante, descend vers le sexe de la femme. De plus, elle est continuée par le triangle que forment ses mains et dont la pointe dirige le regard vers le pubis, telle une flèche. Sans compter les diagonales tracées par les avant-bras, qui conduisent eux-aussi les yeux vers la flèche et le sexe. Enfin, les lignes verticales de la base du fauteuil ainsi que la ligne horizontale dessinée par le coussin et la séparation entre le mur vert et le sol noir enferment le regard sur le sexe, qui constitue le premier centre du tableau.

               Par ailleurs la série de lignes horizontales et verticales noires très droites sur fond vert qui ressortent parmi l’ensemble courbe du tableau, de même que le fort contraste entre le blanc du visage et le noir de sa cassure, appellent le regard et l’orientent vers la tête, second centre du tableau.

                 Le peintre a mis en relief ces deux parties du corps dans son œuvre du fait de leur force symbolique : le sexe évoque le désir, la sensualité et les pulsions du corps ; la tête quant à elle est le royaume du rêve, de la pensée et de l’imagination.

 

                  Le Rêve est une toile aussi bien onirique qu’érotique. Tout d’abord, le corps est traité de façon à évoquer l’univers du rêve, au-delà des règles physiques et biologiques, et de la sensualité. Les yeux fermés et la position de la tête nous laissent penser que la jeune femme dort, comme si elle s’était assoupie sans y prendre garde. Le fait qu’elle ait six doigts à chaque main et la tête coupée en deux rappelle le monde des rêves, affranchi de toute réalité, laissant libre cours à la fantaisie. La cassure de la tête, droite et nette, pourrait représenter la fragilité de la frontière entre le rêve et la réalité. Elle signifie que le corps appartient à la réalité mais que l’esprit est ailleurs. Elle évoque aussi la dualité de l’être humain : l’innocence paisible, la pureté apparente du visage du dormeur d’un côté, et les pulsions inavouables qui s’expriment dans ses rêves de l’autre. En effet la partie supérieure du visage est dans l’ombre tandis que la partie inférieure baigne dans la lumière. Cette idée de dualité se traduit aussi par la possibilité de distinguer deux visages différents sur ce tableau : l’un de face, l’autre de profil. Enfin le léger sourire de la jeune femme nous invite à penser qu’elle fait un rêve agréable, peut-être un rêve érotique ?

Par ailleurs, tout dans le traitement du corps appelle à la sexualité. Des lignes courbes qui évoquent les formes féminines au sein découvert par la robe qui glisse sur la peau du personnage, dont la pose est lascive : tête tombante, cou déployé, exposé au regard, mains croisées sur son sexe… Que de volupté ! Enfin le collier vient souligner la nudité de la gorge et accentuer le mouvement tombant des bretelles de la robe, leur faisant écho. Pour finir, au lieu d’un visage de face coupé en deux, on peut deviner une scène de fellation si l’on considère la partie basse comme une femme de profil, la pointe de rouge comme sa langue et la partie haute du visage comme l’évocation d’un pénis. Jeu de l’artiste ou simple hallucination du spectateur ? Quoi qu’il en soit l’érotisme est assuré.

             La symbolique des couleurs est très forte dans ce tableau qui font écho au concept de dualité évoqué plus haut, entre le rêve et la réalité, le conscient et l’inconscient, le monde immatériel et le monde charnel. Certaines couleurs se rattachent particulièrement à l’onirisme, comme le vert du fond, le blanc de la peau ou le bleu du coussin. Pour ce qui est du vert qui entoure la tête de la dormeuse, il matérialise l’instabilité propre aux songes. Quant au bleu, symbole de vérité, de sérénité et de liberté, c’est lui qui procure cet sensation d’apaisement au regard de cette toile. Le bleu est aussi la couleur de l’eau et rappelle ainsi la fraîcheur de la jeunesse. Cependant c’est de bleu que l’on habille la Vierge Marie, il représente donc le divin, le monde céleste (donc celui du rêve), la chasteté et la foi, ce qui est paradoxal étant donné la position du coussin et la nature du rêve. Le blanc évoque les nuages, ces formes changeantes où les rêveurs peuvent distinguer toutes sortes de créatures chimériques au gré de leur pensée. Il rappelle l’innocence, la pureté souvent liée à l’enfance, la virginité. Mais c’est aussi la couleur du lait, dont la peau de la femme idéale devrait avoir la teinte. Le teint blanc de la jeune femme est propre à exciter le désir. Au-delà de l’onirisme, les couleurs créent donc une tension entre la candeur de la jeunesse et le caractère sulfureux de ses envies.

Ainsi les couleurs chaudes prennent-elles un caractère érotisant. Le rose de la peau symbolise la douceur, la tendresse et la séduction. Le jaune représente la vie et l’ardeur de la jeunesse. Associé au rouge, qui rappelle la passion, l’amour, la violence, et au orange de l’intimité et de la chaleur accueillante, il met en scène l’énergie du corps et la joie qu’elle peut apporter. Le marron terreux, le vert des arbres et les motifs floraux (d’ailleurs inspirés de Matisse) rejoignent le topos du « locus amoenus » : ils incarnent la nature, dont l’homme fait partie et où il fait bon vivre. Le peintre donne ainsi l’impression que la sexualité est naturelle, agréable et instaure l’idée que dans la réalité comme dans le rêve l’acte d’amour n’est pas interdit. Au contraire, il va de paire avec le bonheur et la jeunesse.

               Aussi le peintre cherche-t-il à dissocier l’idée de l’amour charnel de celle du péché, à effacer la dimension honteuse, dégradante, vile, voire infâme que l’on prête à la sensualité, en peignant une jeune femme qui s’abandonne à un rêve érotique, loin de toute préoccupation morale.

 

                Le Rêve, vous l’aurez compris, est une œuvre surréaliste. Dans son manifeste, André Breton donne la définition suivante du surréalisme : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. » Les surréalistes promeuvent l’imagination, libre de toute contrainte sociale, de toute règle de pensée. Picasso, dans Le Rêve, rejoint leur perspective puisqu’il propose une réflexion sur le rêve et l’inconscient, allant jusqu’à confondre le monde extérieur et la songerie de la jeune femme. Il unit de son pinceau la réalité psychique et physique du personnage pour créer sa surréalité, croyant comme A. Breton « à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité. »

                 L’artiste, à travers son tableau, célèbre le corps féminin et sa sexualité. Cette femme est elle-même un rêve, elle est idéalisée, fantasmée. Cette toile est la représentation subjective, picassienne, de son amante.

Marie-Thérèse-WalterMarie-Therese on Beach 1928

Pablo Picasso suggère un plaisir sexuel féminin et encourage même sa stimulation.

                  Cette œuvre, manifestation du lien qui existe entre rêve et réalité, évocatrice du plaisir charnel, développe les thèmes surréalistes.

 

                   Pour conclure, Le Rêve est en fait un rêve érotique, détaché de tout complexe et de toute contrainte, qu’elle soit matérielle ou morale. Pablo Picasso célèbre le désir à travers la représentation de son amante. Il avoue les rêves cachés de l’humanité et nous invite à laisser vivre notre inconscient, à ne pas refouler nos désirs sensuels, mais plutôt à les laisser vagabonder.

Ceci n’est qu’une interprétation du tableau, chacun est libre d’avoir la sienne.



Sources : [zotpress items= »7B3NP88B,2FQGA2ZB,HJ24RKV5″ style= »apa »]